Filles de la croix

Avant d'entrer dans le vif du sujet qui nous réunit aujourd'hui, permettez-moi de vous livrer quelques impressions personnelles, non pas pour me mettre en valeur, mais parce que ces impressions peuvent justement nous aider à aborder le sujet.

Je vous parle au moment même où j'ai la joie de remettre à Soeur Marthe le travail enfin terminé de l'édition critique des Lettres datées du Père André (174 lettres sur une collection d'environ 300 manuscrits), un travail de longue haleine, entrepris depuis quelque dix années qui va aboutir à un volume imprimé d'au moins 600 ou 700 pages.

Tant que je m'appliquais à travailler en détail sur chacune des lettres, j'avançais sans avoir assez de recul pour m'apercevoir de ce qu'il m'a été donné de voir - avec éblouissement et dans une joie inexprimable - quand j'ai établi, en fin de course, l'Index thématique. Pour faire cet Index, il m'a évidemment fallu tout relire une nouvelle fois mais de façon suivie, si bien que je suis arrivé à une perception d'ensemble qui, à la fois, ne néglige rien des détails particuliers et qui permet de saisir dans leurs justes proportions ce que j'appellerais les constantes du P. André (vous pouvez les nommer les vérités fondamentales les lignes de force, les priorités), bref ce qu'il y a de plus important à ses yeux. Et il y a eu là, l'espèce d'exultation qui nous soulève d'enthousiasme quand retentit le chant final d'une cantate : les voix sont les mêmes que celles qu'on a déjà entendues, et en même temps les voilà sublimées par leur accord, leur harmonie, et elles se découvrent alors dans une beauté qui est celle de leur vérité. Splendor veritatis...

 

Qu'ai-je donc constaté ?

1. D'abord, j'ai été frappé par la forte proportion de termes nettement positifs dans le langage du Bon Père : tout ce vocabulaire du bonheur, de la joie, et même de la jubilation (Soeur Marthe peut vérifier aux entrées Allégresse, Félicité, Heureux, Joie) ... On s'est longtemps fait du P. André, l'idée (fausse) d'un prêtre austère, sévère, insistant sur la dimension pénitentielle de la vie chrétienne, - bref, un saint plutôt sombre, pas attirant du tout, Lui, saint triste... Oui, il est exigeant, c'est vrai, mais jamais dans le sens d'une mutilation de l'être, au contraire, il est exigeant en vue d'une plus ample réalisation de la personne à qui il s'adresse, en faisant prendre conscience à chacun de ses correspondants qu'une soif d'infini existe dans le coeur de l'homme, et que nous sommes faits pour l'infini. Vous le verrez vous-mêmes en faisant personnellement une recherche et une relecture à partir de l'Index, qui est là pour vous servir à repérer ce que vous cherchez (ou ce qu'il y a à découvrir !). On est très sensible de nos jours à la fréquence de tel ou tel mot, car on y décèle avec raison quelque chose de révélateur. Eh bien ! vous pourrez vous livrer à une mise en balance du langage employé par le P. André : le quantitatif est aussi un moyen d'apprécier le qualitatif.

 

2. J'ai été frappé plus encore par le fait que très souvent le Père André prend soin de préciser ce qu'il dit, afin qu'on ne se trompe pas en le lisant... Et pourtant, on a souvent glissé sur ces précisions jusqu'à lui faire dire le contraire. On a interprété, on a glosé, on a plus ou moins déformé - certes involontairement ou inconsciemment -, mais le résultat est le même : on n'a pas entendu vraiment ce qu'il disait, parce qu'on ne l'a pas entièrement écouté. Pendant 150 ans, on a écrit des livres sur lui, avec bien sûr des citations de ses écrits, des "morceaux choisis"..., choisis, voilà l'ennui, car le choix reflète l'état d'esprit de celui qui le fait, et ne donne pas forcément une image fidèle de la réalité complète du message.

Le P. André, lui, l'avons-nous entendu ? Nous l'avons aimé sans encore le connaître vraiment. Sans doute, l'avons-nous aimé parce que, par grâce, nous avons pressenti en lui une bonté, une authenticité, un reflet véridique de l'Évangile. Nous l'avons aimé... j'allais dire malgré ses biographies successives, ce qui est un peu excessif Nous l'avons aimé, finalement, grâce au charisme que vous, les Filles de la Croix, ses filles, avez maintenu vivant dans l'Église et dans le monde. J'en ai fait personnellement l'expérience ici même, à La Puye, voilà, en ce mois d'octobre 2012 il y a juste 50 ans, par l'accueil si fraternel et compatissant trouvé auprès de l'humble religieuse qui se tenait à la porte du couvent ; elle n'avait pas écrit une seule ligne sur la spiritualité de St. André, mais en elle, vivait l'esprit du Bon Père, et c'est par elle que St. André m'a d'abord touché, puisqu'elle donnait de son temps et de son coeur à notre famille de réfugiés d'Algérie, échoués à Chauvigny, isolés, perdus, regardés de travers y compris par les chrétiens de la paroisse. Des choses comme celles-là, qui vous arrivent quand vous avez 13 ans, ça marque... Aussi, mes Soeurs, je ne vous en dirai jamais assez, à vous et à lui et à sainte Élisabeth, ma gratitude et celle de mes parents...

Maintenant que nous pouvons avoir accès aux écrits du P. André dans leur intégralité, nous le découvrons tel qu'en lui-même, débarrassé des commentaires ornementaux qui ne servent guère à le connaître réellement. Voyons quelques exemples qui illustrent la façon qu'il a de préciser ce qu'il veut dire. Quand il exhorte à la pauvreté, à la charité, à l'humilité, à la patience, au silence, il précise presque systématiquement : « la pauvreté de Jésus », « la charité de Jésus », « le silence de notre divin Modèle », et ainsi de suite. Autrement dit, il ne s'agit pas d'aimer la pauvreté pour elle-même, mais parce qu'elle rapproche de Celui que notre coeur cherche et aime déjà sans encore voir son Visage autrement que par reflets sur le visage des pauvres, des petits, des délaissés, le Seigneur, la personne de Jésus.

Si je puis me permettre un conseil, quand vous aurez en mains le volume des Lettres, ne vous contentez pas de lire un morceau de phrase au hasard. Lisez au moins toute la phrase, mieux encore tout le paragraphe, afin de ne pas "couper la parole" au P. André. Vous verrez, il est excellent pédagogue (pensez qu'il écrivait à des Soeurs qui n'avaient pas fait d'études supérieures, elles venaient pour la plupart de milieux très modestes), alors il s'adaptait, il expliquait, il répétait, il recommençait, tel un père qui aide ses petits à se tenir debout et à marcher. [Ah ! voilà le thème du chemin ...Nous y reviendrons.]

 

3. Troisième constat, et pour ce préambule le dernier puisqu'il faut bien se limiter : la présence d'expressions insolites qui ne peuvent se comprendre qu'en regardant bien le contexte. Exemples : « ce Fils [...] qui donne [...] son coeur pour nourriture » (le 1er mai 1833), « un Juge qui continue sa vie de victime » (12 octobre 1833) ... Vous le constaterez-vous aussi, plus le P. André prend de l'âge, plus ses formules sont ramassées et d'une densité qui arrive à mettre en mots ce qu'il y a de grand et d'inexprimable dans la foi. Et quand il aborde des sujets que de nos jours nous dirions "piégés" parce que ces sujets prêtent à des malentendus, il a le souci d'en dessiner nettement les contours : ainsi, pour le mot corps, réalité tellement délicate à traiter, surtout au début du XXIè siècle où l'on a tendance à majorer le dualisme platonicien (mais non chrétien) esprit/corps jusqu'à faire du corps une espèce d'ennemi - et ce dualisme aura fait à l'Église un mal dont elle ne s'est toujours pas remise -, le P. André associe le mot corps aux mots monde, terrestre, visible, ce qui signifie, si l'on y regarde de près, que le corps n'est pas méprisé, ni combattu, ni encore moins refusé, mais qu'il est à transfigurer, à animer de ce qui est éternel, céleste, invisible. Voilà une perspective bien neuve pour son époque, et pour la nôtre. C'est, sans jouer sur les mots, tout un chemin qui s'ouvre devant nous, un chemin de compréhension qui exigera de notre part une certaine conversion de l'intelligence, par l'abandon heureux de nos a priori.

J'en viens donc au thème proprement dit du chemin spirituel de S. André. Si vous le voulez bien, je laisserai un peu de côté le mot spirituel qui semble s'opposer implicitement à corporel ou à matériel, alors qu'une telle dichotomie ne correspond vraiment pas à ce que le P. André ne cesse d'enseigner par ses écrits comme par sa vie. On s'est plu jadis à isoler de son contexte une phrase tirée de la lettre à son petit-neveu Pierre-Lévi Chapt (20 janvier 1830), « L'éternité doit nous occuper plus que le temps », - au point que cette phrase est devenue la devise gravée sur le phylactère qu'il tient en main dans les statues à son effigie et qu'elle paraît récapituler son message en laissant croire que pour lui il y aurait discontinuité entre le temps et l'éternité, le temps étant finalement à mépriser, le séjour sur terre n'étant qu'un mauvais moment à passer comme lorsqu'on patiente dans une salle d'attente... Or ce n'est pas du tout ce qui ressort de l'ensemble des écrits : ceux-ci ne cessent d'être inspirés par la logique de l'Incarnation qui commande, au contraire, d'inscrire l'éternité dans le temps et, pour ainsi dire, de transfigurer le temps en éternité.

Un tel renversement par rapport à nos a priori, par rapport aussi à la mentalité ambiante du début du XXIè siècle qui trouve son expression jusque dans les prédications de prêtres mal inspirés (du genre : après la pluie, le beau temps, après l'effort, le réconfort, après la nuit, le Jour-, après la terre, le Ciel, après le Vendredi saint, Pâques, etc.), oui, un tel renversement révèle tout un chemin parcouru par le P. André lui-même. C'est un chemin qui n'était pas tracé d'avarice : il a fallu au P. André l'attention nécessaire pour s'adapter aux circonstances. Nous allons le voir tout à l'heure : quand il enseigne, par ses écrits, que la résurrection ne vient pas après la mort mais existe dans la mort, il n'a pas appris cela dans les livres de théologie, mais par sa propre expérience de chrétien qui prend au sérieux son baptême, par son expérience de prêtre qui aide les autres à avancer, et tout simplement par son expérience d'homme qui s'est lui aussi parfois trompé et qui a su se relever pour continuer la route.

Je ne m'attarde pas sur la biographie du P. André, que Sœur Madeline vous a sûrement très bien présentée hier. Il faut tout de même relever dans son itinéraire quelques faits dont les écrits portent la trace et qui montrent que le Bon Père, lui aussi, a suivi un chemin comportant de nouveaux départs, au prix parfois de ruptures onéreuses pour son coeur d'homme. À la fin du recueil Lettres datées, Vous trouverez une Chronologie assez précise.

Je passe sur sa conversion obtenue grâce au pauvre mendiant dans l'escalier du presbytère de Maillé, conversion qui d'ailleurs ne s'est pas faite du jour au lendemain, même si le changement s'est avéré radical dans sa vie quotidienne. Pour l'ensemble de sa vie, donc globalement, on ne peut négliger de remarquer que le P. André a été bien obligé de vivre sous cinq régimes politiques différents (monarchie d'Ancien Régime, Révolution avec ses divers avatars, Empire, monarchie de la Restauration, monarchie de Juillet). Il lui a fallu s'adapter. Un caractère trop raide s'y serait cabré et finalement brisé, avec le résultat de l'inertie et de l'indifférence. Lui, au contraire, sans se perdre dans des considérations générales qui dispensent d'agir, est resté attentif aux besoins des gens simples qui l'entouraient, de ce petit peuple qu'il avait mission de servir. Et sans se laisser dérouter, c'est-à-dire sans s'écarter de sa route, il a répondu aux appels.

Plus dur encore pour son tempérament de prêtre d'Ancien Régime, il a connu trois formes d'Église : la première, apparemment intemporelle, avant la Révolution ; la deuxième, déchirée par les abandons, les reniements et autres apostasies de tant de confrères ; la troisième, issue du Concordat mais pour des années encore blessées par les divisions du clergé. On peut en ajouter une quatrième, l'Église d'après la Restauration, trop imprudemment liée au Trône. Et là encore, il s'est chaque fois adapté, dans une fidélité impeccable pour le fond, et avec une souplesse inspirée par la charité.

Sur un plan plus personnel, il y a à considérer les cinq années d'exil en Espagne, et la décision de rentrer en 1797 : là aussi, tout un chemin de conversion encore plus coûteux qu'un long voyage...

Et dans la fondation des Filles de la Croix, il ne s'agit pas pour lui d'exécuter un programme, mais de répondre à un appel. C'est bien ce qu'il ne cessera de répéter aux Soeurs à qui il parlera de la vocation et de la consécration religieuse : être attentif à la fois à Dieu et aux petits, certainement parce que c'est à travers les appels des petits que Dieu nous parle. En cela, le P. André a appliqué ce que disaient deux hommes qu'il admirait :

  • d'abord, saint Vincent de Paul, « Les pauvres [...], ce sont nos seigneurs et nos maîtres » (Entretiens avec les Filles de Charité, Éd. Coste, Paris, 1925) ;
  • puis Blaise Pascal, « Si Dieu noirs donnait des maîtres de sa main, oh ! qu'il leur faudrait obéir de bon coeur ! La nécessité et les événements en sont infailliblement » (Pensées, Lafuma 919, Brunschvicg 553).

En instituant une nouvelle famille religieuse, le P. André n'a pas cherché à mettre en oeuvre un projet personnel, un programme préconçu. Même dans son gouvernement de la congrégation, il n'a cessé d'écouter les appels pour répondre à des besoins. Et cela s'est réalisé dans l'état d'esprit d'un marcheur qui ne s'estime jamais en droit de s'arrêter. Aux Soeurs, il dira souvent que le grand danger, peut-être le pire, c'est la paresse, traduisons en langage actuel : l'immobilisme, la sclérose de la volonté, donc le dessèchement du coeur. Et si nous allions au bout du parallèle entre son souci de pasteur et nos préoccupations actuelles dans le domaine de la pastorale, nous verrions que nos propres concepts de dispositif, d'objectif, de projet, de programme, de stratégie nous éloignent peut-être de ce qui devrait demeurer notre seul but : adhérer à la volonté de Dieu (« la volonté de Dieu, c'est votre sanctification », 1 Th 4, 3), en correspondant à cette volonté de Dieu qui s'exprime au moyen des événements et des besoins du monde. Pour répondre, il faut d'abord entendre, et pour entendre, il faut écouter. Le P. André nous entraîne à être justement attentifs.

Puis, si je parcours rapidement sa vie, je vois le différend tellement pénible avec Soeur Élisabeth, à l'automne 1820, au sujet de l'établissement d'Issy-les-Moulineaux et de la juridiction de l'archevêché de Paris : ce fut une affaire dramatique, parce que tous les deux avaient raison suivant leurs points de vue respectifs, ils ont beaucoup souffert l'un et l'autre, on a été au bord de la rupture et même de la disparition de la congrégation ; puis la réconciliation s'est produite par une conversion, non pas une capitulation mais un retournement de conscience, une ouverture d'esprit, bref une avancée dans la voie de la charité.

Et puisque nous sommes à La Puye, comment ne pas penser à ce 25 mai 1820, lorsque le P. André, pour suivre ici sa famille religieuse et lui rester présent, quitte Saint-Pierre-de-Maillé, qui est sa terre natale, sa paroisse depuis toujours : il a 67 ans et demi, ce qui est à l'époque un âge déjà avancé... Cet événement représente lui aussi une nouvelle étape, sur un long chemin, au moment où un prêtre usé par le ministère aspirerait normalement au repos. Mais lui, au contraire, continue avec l'énergie qui lui vient de l'amour de Dieu rencontré dans la prière et de l'amour des autres constamment écoutés et servis.

Ce dynamisme de sa vie se retrouve dans son enseignement. Et là, nous nous trouvons face au thème du chemin. C'est mieux qu'un thème, c'est la réalité même de notre foi. Vous savez que le premier nom que l'on a donné à la foi chrétienne, c'est « la Voie », via :

  • Paul est envoyé à Damas, « afin que s'il y trouvait quelques adeptes de la Voie, hommes ou femmes, il les amenât enchaînés à Jérusalem » (Actes 9, 2) ;
  • à Éphèse, Apollos « avait été instruit de la Voie du Seigneur [...] ; Priscille et Aguilas lui exposèrent plus exactement la Voie » (Actes 18, 25-26) ;
  • à Césarée, Félix « était fort exactement informé de ce qui concerne la Voie » (Actes 24, 22).

Aussi les Pères de l'Église n'ont pas manqué d'insister sur le lien qui existe entre l'Exode du Peuple élu et la Pâque des baptisés unis au Christ. Ainsi, S. Basile de Césarée au IV' siècle dit-il dans son Traité du Saint-Esprit : « En disant "chemin ", on veut dire une marche en avant, en progrès continu [...], car nous allons toujours de l'avant, tendus de tout notre être vers ce qui reste encore à parcourir avant d'atteindre la fin bienheureuse, l'intelligence de Dieu, que le Seigneur accorde à ceux qui ont foi en lui, en passant par lui-même :"Personne ne va vers le Père sans passer par moi". » (chap. 8)

Et nous allons voir que chacune des affirmations capitales du P. André est sous-tendue par cette conscience du christianisme primitif et de la vraie foi de toujours : la vie à la suite du Christ, la vie dans le Christ, est un chemin ; et la force des écrits du P. André, avec des formulations fulgurantes, consiste à nous faire comprendre que marcher sur ce chemin, c'est déjà être arrivé au bout du chemin, qui n'est autre que la rencontre du Christ, puisque lui-même dit qu'il est le chemin.

Puisque le temps nous est limité, nous allons aujourd'hui nous en tenir au principal. S'il me fallait tout résumer en une phrase, je dirais ceci : le P. André a le génie de remettre à l'endroit tout ce que nous avons tendance à voir à l'envers. Il nous réapprend ce que nous comprenons de travers. Certes, ce n'est pas une religion nouvelle qu'il prêche. Mais il opère, sans en avoir l'air, sans prétention, le prodige de nous ouvrir les yeux sur ce que nous avions pris l'habitude d'oublier, ou de reléguer au second plan ; et il me semble l'entendre nous dire dans un sourire, une fois que les choses ont été remises à l'endroit grâce à lui : « Vous comprenez, maintenant, pourquoi votre façon d'avoir la foi ne vous apportait pas la joie ?! » Quelques exemples :

1

Le Dieu dont témoigne le P. André n'est pas un Dieu lointain, rival voire ennemi de l'homme, mais un Dieu proche, qui se fait le partenaire, le compagnon, l'ami, le « frère de l'homme ». (Lire les extraits 1 et 2)

Ces deux extraits mériteraient un examen approfondi. Remarquons surtout :

  • le P. André parle au présent (c'est le temps de la conjugaison qu'il préfère)...
  • cette façon d'envisager Dieu comme le Tout Proche est d'une nouveauté inouïe en 1820 : en France, on sortait alors du siècle des Lumières où Dieu, quand on y croyait encore, était moins une personne qu'une idée, une abstraction (cf : les déistes) ; et, d'un autre côté, il y avait encore pas mal de relents d'un jansénisme mal compris qui éloignait Dieu de l'homme et qui, ce faisant, décourageait de s'approcher de Dieu...
  • le P. André, quant à lui, ne sait pas parler de Dieu sans se référer à Jésus. Il ne se lasse pas d'écrire l'expression « notre Seigneur Jésus », en le nommant par son nom d'homme. Cela non plus n'était pas du tout courant au début du XIXe siècle. En ce temps-là, même les livres de spiritualité, voire de dévotion, emploient les mots Dieu, Divinité, l'Éternel, le Très-Haut, jamais Jésus ni Jésus-Christ. Pensez qu'en 1835, Lacordaire fera scandale à N.D. de Paris en prononçant pour la première fois, en français, le nom de Jésus.
  • mais, surtout, et c'est en ceci que le P. André nous parle aujourd'hui, il associe dans ces deux passages, comme en tant d'autres de ses lettres, la crèche, la croix, l'autel. Il s'agit là d'une triade qui nous révèle la foi dont le P. André vivait :
  1. l'Incarnation est à considérer dans son réalisme le plus concret
  2. la messe n'est pas seulement un Repas symbolique, mais l'actualisation du Sacrifice de la croix [si l'on remettait davantage l'accent sur cette double signification, sans doute les églises seraient-elles moins vides... Si la messe n'est qu'un repas symbolique où l'on se souvient d'un cher disparu, pas étonnant que les jeunes ne lui trouvent rien d'exaltant et qu'ils préfèrent aller au Mac'Do !]
  3. par la réaffirmation inlassable de cette triade, le P. André nous réapprend à regarder le Christ avec des yeux lavés : il est certes le Seigneur, mais depuis Bethléem et le Golgotha le Très-Haut est devenu le Très-Bas (comme l'a écrit Christian Bobin dans un livre qui a fait sensation en 1992). En cela, ce que nous avions pris l'habitude de voir à l'envers n'est-il pas remis à l'endroit?

2

Autre exemple d'un renversement que produisent les écrits du P. André : c'est dans notre façon de penser la Trinité ou même de penser à la Trinité. Si vous avez en mémoire les statues que l'on voit de lui dans les églises, vous savez qu'il est représenté tenant un parchemin où est écrite, entre autres choses, la doxologie « Gloire au Père, et au Fils et au Saint-Esprit ». Ce n'est pas un hasard, car cette invocation fuse à de nombreuses reprises dans ses écrits. Regardons de près l'un des plus beaux passages où il évoque la Trinité, avec un lyrisme étonnant, un enthousiasme juvénile (alors qu'il va avoir 79 ans !).    (Lire l'extrait 3)

Ce passage magnifique se suffit à lui-même. On craindrait de l'amoindrir en le commentant. Et pourtant, il faut bien ajouter quelques remarques :

  • vous vous souvenez sans doute qu'en 1978 le pape Jean-Paul I", nouvellement élu, avait surpris le monde entier en déclarant que Dieu nous aimait non seulement comme le Père que l'on a toujours dit, mais aussi « comme une mère » ! On avait simplement oublié le Psaume 130 (mon âme est en moi comme un petit enfant contre sa mère) et Isaïe (46, 3-4, et 66, 12-13). Le P. André, lui, assidu à la prière du Bréviaire, ne l'avait pas oublié ;
  • mais il faut aller plus loin : alors que nous considérons la Trinité comme étant devant nous, comme finalement un objet (au sens étymologique du terme), et que nous nous égarons en disant un peu n'importe quoi pour essayer de comprendre ce mystère (pensez à saint Augustin et à son histoire du coquillage avec lequel un enfant cherche à transvaser l'eau de la Méditerranée dans un trou qu'il a creusé sur la plage), le P. André renverse la perspective : c'est nous qui sommes dans la Trinité. D'autres spirituels après lui continueront d'affirmer que le Ciel et Dieu sont en nous (cf. Élisabeth de la Trinité), tandis que certains théologiens rectifieront la réflexion et se rapprocheront de l'intuition du P. André en disant que l'on ne saurait comprendre un mystère qu'à la condition d'y entrer ;
  • cela dit, la vision béatifique n'est pas un avenir plus ou moins éloigné, un bonheur différé au-delà de notre mort : elle est déjà, dans la vie présente, offerte à notre soif d'infini. D'où l'exaltation qui s'empare de la plume du P. André quand, malgré lui, il nous dévoile le secret de sa contemplation. On est dans l'apparent paradoxe du pas-encore qui est un déjà-là. De même (et ici c'est une affirmation qui mériterait la citation d'autres extraits), aux yeux du P. André, la résurrection n'est pas ce qui survient après la mort, mais ce qui existe dans la mort : il n'a jamais oublié que, le Vendredi saint, l'Église latine a l'audace (j'allais dire l'impudeur) de chanter, au moment tragique entre tous où l'on dévoile la croix : Crucem tuam adoramus... et sanctam resurrectionem tuam laudamus... Ecce enfin propter lignum venit gaudium (Ta croix, nous l'adorons... et ta sainte résurrection nous la louons... Voici en effet le bois par lequel est venue la joie) ;
  • j'en reviens à l'intuition concernant la connaissance que nous pouvons avoir du mystère de la Trinité : elle coïncide chez le P. André avec l'affirmation exaltante que, dès ici-bas, puisque nous sommes déjà incorporés au Christ par le baptême, ce n'est pas seulement nous qui agissons quand nous faisons sa volonté mais lui qui agit avec nous et par nous, ou nous avec lui et en lui. Il faudrait citer ici les lettres où le P. André suggère ou dit clairement que, quand nous aimons, c'est l'Esprit Saint qui aime en nous, exactement comme il a maintenu le Fils toujours tourné vers le Père.

3

Et nous en venons à la 3' composante fondamentale de la spiritualité du P. André, de son état d'esprit, de ce qui vraiment habitait son coeur. Pour lui, car il a lu Bossuet qui dit que l'Église « c'est Jésus Christ répandu et communiqué », nous sommes tous d'autres Christs.    (Lire les extraits (brefs) 4 à 11)

Ces extraits parlent d'eux-mêmes. Imiter le Christ va jusqu'à devenir « un autre Jésus Christ », alter Christus : l'expression est de Tertullien, le premier des écrivains chrétiens de langue latine (v. 222 à Carthage) ; dans son Traité sur le baptême, Tertullien qualifie tout chrétien de cette expression : « chrislianus alter Christus ». Hélas, au fil des siècles, on a réservé (abusivement) cette qualification au prêtre, puisque le prêtre célèbre in persona Christi. Et voilà que le P. André a retrouvé instinctivement le sens originel de l'expression. Il lui donne une extension illimitée : tout baptisé est appelé à devenir alter Christus, "même" les femmes, "même" les enfants... Sans le savoir, il devançait d'un siècle et demi la grande nouveauté du Concile Vatican Il prônant la « vocation universelle à la sainteté » !

4

Et le P. André tire les conséquences de cet appel universel à la sainteté en s'adressant aux laïcs exactement dans les mêmes termes qu'à ses Filles religieuses.    (Lire l'extrait 12)

Paul VI stupéfiera le monde chrétien en disant, expression reprise ensuite par le bienheureux Jean-Paul II et devenue assez courante maintenant, que la famille est « une Église domestique », cellule de base de la grande Église...

5

Si nous en avions le temps, il faudrait regarder les passages où le P. André, parlant de la mort, associe toujours mort et vie :

  ⇒  d'abord, il n'y a jamais rien de morbide ni de doloriste dans ce qu'il écrit :

  • mourir, c'est quitter ce qui est périssable, faux, terrestre, non par mépris du monde, mais par préférence de ce qui est durable, vrai, éternel, céleste.
  • mourir, c'est mourir à soi-même, à ce moi trompeur parce que trop étroit, étriqué, décevant.
  • mourir, c'est ce qu'il appelle, après S. Paul, « mourir au péché », non par goût de l'autodestruction, mais pour vivre vraiment, en plénitude, dès ici-bas.    - Lire l'extrait 13

Si je puis me permettre une confidence, ma propre foi s'est radicalement transformée à partir du moment où les écrits du P. André m'ont fait comprendre ceci : la mort biologique, certes, est devant nous, il faudra bien y passer - mais ce sera un passage, une pâque -, car la mort elle-même en tant que destruction est déjà dépassée, elle est derrière nous, elle est vaincue une fois pour toutes ; nous le chantons 40 soirs de suite dans l'hymne des vêpres du Temps pascal : Consurgit Christus tumulo (Le Christ se lève de la tombe), victor redit de barathro (vainqueur il sort de l'abîme), tyrannum trudens vinculo (poussant le tyran enchaîné) et paradisum reserans (et rouvrant l'entrée du Paradis).

Cette vie nouvelle et définitive qui se trouve dans la mort, à travers la mort, c'est tout le mystère de la croix : comme le P. André le redit de bien des manières, la croix est la victoire de l'amour, d'un amour plus fort que la mort. Et c'est seulement par cette expérience-là que l'on coïncide enfin avec ce que S. Paul appelle « l'homme intérieur » (Ep 3, 16), ce qui en nous va rester « enraciné dans l'autour, établi dans l'amour » afin de « connaître l'amour du Christ qui surpasse tout ce qu'on peut connaître » et, dès cette vie, d'être « comblés jusqu 'à entrer dans la plénitude de Dieu » (Ep 3, 17-19).

La remise à l'endroit de ce que nous voyons d'habitude à l'envers et de travers aboutit à une découverte qui change tout : pour le P. André, le contraire de la vie, ce n'est pas la mort, c'est la peur, sous toutes ses formes, cette peur qui nous ronge et qui "nous pourrit la vie" comme disent les jeunes.

Et la preuve que, pour lui, le contraire de la vie est non pas la mort mais la peur, c'est qu'il ne cesse d'exhorter à la confiance : « Courage, ma Fille », « Ne vous découragez jamais », « Confiance, ma Soeur »... Il nous dit sur tous les tons que nous n'avons plus aucune raison d'avoir peur, justement grâce à ce jaillissement de lumière qui s'opère par ce que j'appelle la remise à l'endroit :

  • peut-on encore avoir peur de Dieu, quand Dieu se fait notre frère ?
  • peut-on avoir peur du monde, quand on sait que l'on est déjà dans la Trinité ?
  • peut-on avoir peur de soi-même, quand « ce n'est plus moi qui vis mais le Christ qui vit en moi » ?

Tout se résume finalement dans la parole de S. Jean : « l'amour chasse la crainte ». On oublie trop souvent que la Bonne Nouvelle des chrétiens culmine dans la délivrance de toute peur... Et pourtant on répète chaque matin aux laudes : « serment juré à notre père Abraham de nous rendre sans crainte ». Je n'étais pas sur la place Saint Pierre le 22 octobre 1978 pour entendre le cri audacieux du Bx Jean-Paul II au monde « N'ayez pas peur ! »

Mais la fréquentation des écrits si audacieux de S. André produit en moi le même effet. Pour ce bonheur qui change la vie, je ne remercierai jamais assez les Filles de la Croix de m'avoir confié le soin de travailler sur les Lettres de leur Père fondateur, qui est aussi "notre" Bon Père à tous.

Disant cela, avons-nous perdu de vue le thème du chemin ? Pas du tout ! Tout ce que je viens de chercher à vous dire, avec sûrement moins de simplicité et de force que le P. André, c'est le coeur même de la Bonne Nouvelle : en Jésus, Dieu entre dans l'Histoire humaine, il vient constamment vers nous, il est avec nous. Le Bx Jean-Paul II l'a dit magnifiquement en des termes inoubliables auxquels le P. André aurait applaudi : « L'homme est la première route et la route fondamentale de l'Église, route tracée par le Christ lui-même, route qui de façon immuable passe par le mystère de l'Incarnation et de la Rédemption » (Redemptor hominis [1979], § 14).

Claude Garda