1

« Avance au large, jetez les filets »

    Risque, dépouillement et joie

Le cloître à La Puye

 

La Puye : une Maison-Mère, une maison commune, ouverte.

  

Le déménagement de la communauté

Mai 1820

            Contrairement à ce qui s’est passé lors du départ de Maillé, les Sœurs ne doivent pas quitter complètement Maillé lors du transfert à La Puye.  Pour l’école, les personnes âgées, les orphelins, une petite communauté va rester, habitant les bâtiments de l’ancienne église Saint-Phèle attenant à la chapelle déjà restaurée.  Le propriétaire, à cette occasion, en fait don aux Sœurs.  Ces restes de l’église, aménagés, sont assez vastes pour loger tout le monde quand expirera le bail de Rochefort,

            Pour la plupart des Sœurs, les postulantes, les novices, c’est le départ vers La Puye qui est envisagé.  Elles seront une soixantaine à s’installer dans la nouvelle communauté. Il est prévu que, dès qu’un local sera disponible pour elles, les orphelines les suivront.

            Sœur Elisabeth sait bien que ce qu’elle va offrir aux Sœurs pour de longues années, ce sera de l’inconfort et de la pauvreté. Chaque déménagement, signe de vie, suppose des souffrances.  Mais à La Puye, l’église paroissiale qui servira de chapelle à la communauté, a été un lieu de prière du monastère, pendant près de sept siècles. Établir la Maison-Mère sur de telles racines religieuses, réjouit Sœur Elisabeth et l’encourage.  C’est une vie religieuse nouvelle qui renaît pour une mission différente, mais toujours dans le même amour de Dieu et pour sa gloire.

            Il est dur de quitter Maillé. Le départ le plus douloureusement ressenti par tous est celui du Père Fournet.  Les paroissiens ne voient pas sans amertume s’éloigner ce prêtre âgé, leur curé depuis quarante ans.  On décide qu’il reviendra participer aux cérémonies religieuses spéciales de la paroisse, comme la première communion des enfants.

            Le déroulement de la journée de transfert a été fixé par l’Abbé de Moussac lui-même.  Deux paroisses, une grosse communauté religieuse sont en jeu et il s’agit de ménager toutes les sensibilités… L’histoire a conservé le récit des faits de cette journée. Sœur Élisabeth écrit à Sœur Suzanne le 19 juin.  Elle ne dispose pas de beaucoup de temps.  Elle s’adjoint une jeune secrétaire : Maria, une postulante.

            « La Bonne Sœur ne pouvant vous écrire plus long, me charge de vous donner le détail de notre déménagement.

            Jeudi d’après la Pentecôte, nous nous disposâmes à partir.  On commença la cérémonie par dire la messe à la chapelle ; avant de la dire, on donna la bénédiction.  La messe finie, on fit la bénédiction d’une croix de sept pieds de haut, après quoi nous prîmes nos voiles et nous partîmes.  Voilà l’ordre de la procession : à la tête était la croix dont je vous ai parlé, portée par une de nos Sœurs; ensuite étaient les Postulantes et les Novices.  Au milieu d’elles était la grande Sainte Vierge portée par deux d’elles.  Derrière étaient les Professes et à leur tête Saint-André, porté également par deux Novices.  Au milieu, le Père portait la vraie Croix et en sortant de la maison il entonna le premier couplet du cantique : ² Mes yeux fondés en larmes², qu’il fit répéter jusqu’à huit fois; cela était bien analogue à la circonstance, car tout le monde pleurait et même depuis longtemps, nous n’osions pas parler de notre départ à personne ; le chagrin était toujours peint sur le visage.  Nous fûmes comme cela jusqu’à la chapelle, de l’autre côté de l’eau.  Étant arrivées, on y donna la bénédiction de la vraie Croix et nous repartîmes.  Tout au long du chemin, nous chantâmes des cantiques et des litanies.

            Environ un tiers du chemin, nous trouvâmes la procession de La Puye qui venait au-devant de nous, et une partie des habitants.  Nous fûmes de même jusqu’aux quatre chemins où nous trouvâmes une croix que la Bonne Sœur a fait faire. On en fit la bénédiction et nous eûmes une petite exhortation par Monsieur Guillé.  Enfin arrivées à La Puye, on chanta la messe et nous eûmes encore une petite exhortation.  La messe finie, les principaux vinrent chercher la Bonne Sœur pour allumer le feu de réjouissance qui était tout préparé sur place. Elle y fut et l’alluma.  Le dimanche suivant, Monsieur Mathé, curé de la paroisse, prêcha et nous fit son compliment en grande cérémonie.  Il dit entre autres choses que cette fortunée église renfermait ce jour-là tout ce qu’il y a de plus saint, non seulement dans le diocèse mais dans tout le département.  Cela nous fit honte à toutes, mais encore plus à la Bonne Sœur.  Elle ne savait pas où s’en fourrer.  Voilà, chère Sœur, tout ce que je crois de plus intéressant dans notre voyage.  Je pense que mon petit récit vous fera plaisir et d’autant mieux que je n’ai rien oublié de plus remarquable.  Je vous prie de prier pour moi, j’en ai le plus grand besoin.  Je suis avec amitié, votre sœur, Maria.

            Je recommande d’une manière particulière la Bonne Sœur à vos prières, car elle a beaucoup d’occupations.

            Ce que Maria ne dit pas, c’est le campement épique des Sœurs les premières semaines après leur arrivée.  On couche sur de la paille ou des sarments, parce que les lits ne sont pas montés… Ce sont les premiers repas dans le nouveau couvent improvisé où les Sœurs, leur assiette à la main, cherchent le morceau de bois, la bûche ou la pierre sur laquelle elles vont s’asseoir…

            Il y a aussi la lutte contre les punaises qui, réveillées par cette arrivée imprévue, sortent de tous les recoins de vieux bois et obligent la communauté à se réfugier dans du foin pour y passer les premières nuits.

            À ce moment précis, des prêtres de Poitiers, désireux de connaître la communauté, annoncent leur visite.  Il faudra les loger au moins une nuit.  On ne peut les faire coucher sur la paille ! Sœur Elisabeth supplie la Providence… Une postulante se présente.  Elle apporte avec elle un mobilier assez conséquent dont ce qu’il faut pour monter trois lits.  Le soir de son arrivée, la postulante, âgée de 39 ans, s’entend signifier que pour ses premières nuits, elle n’aura que de la paille, une toile pardessus. « Très volontiers, ma Bonne Sœur, mais j’ai mes petites habitudes, je ne peux dormir que la tête haute.  Permettez-moi de glisser une bûche dessous. » Et Sœur Elisabeth, ravie, aide Sœur Dauphine à s’installer.

            Une des dépendances du prieuré a été restaurée pour être immédiatement habitable.  Sœur Elisabeth en a hâté les travaux qu’elle a surveillés elle-même.  C’est l’ancienne hôtellerie, et le grand parloir des Fontevristes, autrefois reliée au bâtiment principal par le logis des tourières maintenant effondré.  Cette maison est devenue la demeure du Père Fournet.  Il a quitté définitivement le presbytère de Maillé avec sa sœur Catherine, pour habiter à proximité de la Maison-Mère des Filles de la Croix.

Déodata